Tête à texte
Et si l’écriture était un rendez-vous ?
J’ai décidé de rencontrer mes personnages comme on rencontre quelqu’un pour la première fois.
Un « tête à texte ». Un dialogue intime.
Leurs voix. Leurs vérités. Leurs fractures.
#1 – L’antihéros
Celui qui ne sauve personne, pas même lui.
Celui qui mord, qui renverse, qui refuse d’être aimé, mais qu’on lit quand même.
Dans un bar trop éclairé, moins d’une heure avant la fermeture.
Moi – T’es en retard. Ça fait des heures que je t’attends.
Il ricane, un rire empli de sarcasme.
AH – Je suis là, tu ne vas pas te plaindre.
Moi – « pas te plaindre » …
AH – Commande-moi un truc à boire. Amer, comme ton écriture.
Un rire nerveux m’échappe.
Moi – Trop gentil de ta part.
AH – Aucunement voulu. Ne t’emballe pas.
Moi – J’ai vraiment eu raison d’accepter ce rendez-vous.
AH – Te connaissant, je ne pensais pas que tu viendrais.
Moi – Comme quoi on peut se surprendre.
AH – Pourquoi moi ?
Moi – T’es pas un héros, plutôt un sal***.
AH – Les héros meurent beaux, je vis moche.
Moi – C’est la raison pour laquelle je veux t’écrire.
Il plonge son regard dans le mien, une légère hésitation semble le parcourir.
AH – Que veux-tu de moi ? Je n’ai pas de happy end ou de rédemption à t’offrir.
Moi – Je veux que tu sois toi, authentique et vrai. Même sale et bancal.
Un silence. Les néons tremblent.
AH – Toi et moi, c’est une mauvaise idée.
Moi – Les gens aiment les mauvaises idées…
Il saisit son verre et le porte à ses lèvres. Un sourire presque illégal s’y dessine.
Je le désire comme il est et c’est peut-être une première pour lui.
#2 – La sorcière
Elle ne m’a pas parlé d’amour.
Elle m’a parlé de savoir — du prix qu’il exige, du poison qu’il porte parfois.
Certaines vérités guérissent.
D’autres révèlent.
Une serre, des lanternes, un parfum envoutant.
Dans l’humidité, quelques plantes bruissent comme des sorts chuchotés.
Assise au bord d’une fontaine, elle tourne légèrement la tête sans me regarder lorsque j’entre dans la serre.
Elle prononce mon prénom comme une incantation et je me sens attirée vers elle.
Elle m’invite à faire le tour et découvrir les plantes présentes.
Elle me propose de sentir une plante toxique qu’elle caresse comme un chat. De toucher une plante vénéneuse qu’elle porte à ses lèvres comme un fruit défendu. Et d’en gouter une qu’elle hume avec prudence.
Sa voix s’envole en écho « Tout ne guérit pas, mais révèle ».
Elle saisit un vieux grimoire, prends ma main et la laisse glisser sur la couverture. J’y découvre chaque lettre de mon prénom et ressens un frisson me parcourir.
Dans la serre, une phrase se propage comme un murmure « Je vois en toi, je crois en toi, je vis déjà en toi ».
Elle ouvre le bouquin ancien et en sort une fiole.
Elle l’approche de la fontaine et la remplit d’un liquide qui devient grisâtre.
« Que désires-tu ?
Écrire sans douter.
Aimer sans brûler.
Ou créer sans te briser.»
Elle me tend la fiole.
« Si tu le sais, alors bois-la et tu le découvriras. Si tu hésites, alors pars et ne te retourne pas. »
Dans la nuit profonde, je quitte la serre.
La fiole pulse dans ma paume tandis que je rejoins la forêt – quel sera le prix du savoir ?
#3 – La détective
Elle ouvre des dossiers comme on ouvre des consciences.
Elle fouille. Elle perce. Elle questionne.
Et soudain, ce n’est plus elle que l’on interroge… c’est l’auteur.
Dans un coin discret d’un café isolé. Tôt le matin, à l’heure où les gens dorment encore.
Elle m’observe de la tête au pied avant de m’ordonner de m’installer.
D – Petite nuit, à ce que je vois. Comme ton cran. Heureusement, ton travail semble avoir un peu plus de tenue.
Moi – Merci, je suppose…
D – Pas si vite, j’ai des angles morts à éclaircir te concernant.
Moi – Ah oui ?
D – Je ne suis pas tes lecteurs, tu ne vas pas pouvoir me berner.
Elle sort un dossier de son long manteau. Celui-ci se dépose sur la table en un bruit sourd.
D – Moi aussi, j’effectue des recherches avant de me lancer. Tout n’est pas clair, loin de là.
Moi – Tu m’as demandé de venir pour me faire passer un interrogatoire et me juger ?
D – Les deux vont souvent ensemble.
Elle sort un petit carnet et un stylo, avant de me fixer de nouveau. Je n’ose plus bouger… ni même respirer.
Moi – Je dois dire que je ne suis pas vraiment habituée à tout ça.
Elle sourit sûre d’elle – le genre de sourire qui sait déjà.
D – Tu ne te sens plus aussi à l’aise, hein ? Penses-tu que j’ai découvert ton secret ?
Moi – Je n’ai rien à cacher.
D – Vraiment ? En es-tu certaine ?
Elle commence à noter rapidement dans son carnet. Je pose mes mains tremblantes sur mes genoux.
D – Tu mens quand tu écris. Mais tu mens joliment, je dois bien le reconnaître.
Moi – Je ne vois pas de quoi tu parles.
D – Qui sont réellement tes personnages ?
Moi – Ils ont tous été comme toi un jour…
Elle s’arrête soudainement de prendre des notes. Elle m’observe avant de refermer son carnet et son dossier. Elle se lève, se met à ma hauteur.
D – Sais-tu seulement qui tu es ?
Sans attendre une réponse, elle part sans un bruit. Sans un regard.
#4 – La guerrière
Elle n’avait rien d’une statue invincible.
Elle tremblait. Elle respirait. Elle tenait.
La guerrière n’est pas un mythe.
Ses victoires ont le goût du sang,
ses forces portent des cicatrices,
et son corps se souvient de tout ce qu’il a dû traverser.
Au plus haut de la montagne, face à un horizon sans fin. Enveloppé d’un vent glacial.
Après des heures passées à grimper, je parvins enfin en haut de cette immensité.
Immobile contre le ciel, sa silhouette épuisée se tenait fermement dans le froid mordant qu’était sa vie.
Éreintée, magnifique, un peu brisée comme une phrase trop de fois écrite.
Son souffle fumait dans l’air, comme les cicatrices de son corps. D’un seul regard, on pouvait percevoir toutes les batailles traversées et ce qu’elles lui avaient appris.
Je m’installai à ses côtés et me sentis si fragile, si petite.
Elle fit pivoter son épée dans sa main et la laissa tomber entre nous.
Elle ne parlait pas, son arme le faisait à sa place.
Je n’osais plus la regarder, c’est à peine si je pouvais effleurer ses pensées.
Quand enfin elle posa son regard sur moi, ses yeux imploraient :
Écris-moi, épuisée. Écris-moi, simplement humaine. Ne me donne pas le courage que l’on recherche en moi.
J’ai secrètement acquiescé.
Lorsque mon regard retomba sur l’épée, celle-ci ne semblait plus aussi impressionnante.
#5 – L’amoureux
Il tremble, il hésite, il ose.
Un regard, une main, un cœur offert — fragile mais vrai.
L’amoureux est une rencontre qui se lit entre les lignes.
Table nappée de rouge, lumières tamisées — lui, nerveux, lissant le pli de la nappe.
Lorsque j’approche, il se lève un sourire charmant sur son visage.
A – Je suis heureux que tu aies pu venir. Tu permets ?
Il m’aide à retirer ma veste et m’invite à m’installer.
A – J’espère que tu aimes le lieu, l’ambiance… je voulais que tout soit parfait. Que tu te sentes à l’aise.
Moi – C’est très bien, merci, mais il ne fallait pas te donner autant de mal.
A – Je… je voulais que ce rendez-vous soit… réel.
A – Tu désires quelque chose en particulier ? Tu veux que je fasse quelque chose pour toi ?
Moi — J’aimerais apprendre à te connaitre, TOI.
A – Je ne sais jamais si je devrais dire ce que je ressens… ou te laisser écrire ce que je pense que tu veux entendre.
Moi – C’est plus intéressant quand tu es honnête.
Il abaisse les yeux sur son assiette.
A – Tu penses vraiment qu’on peut aimer quelqu’un comme moi… avec autant de défauts et toutes les erreurs que j’ai commises ?
Je prends doucement sa main dans la mienne.
Moi – Oui, bien sûr. Tes défauts font partie de toi comme tes qualités. J’en ai aussi, tout le monde en a. Et… nous commettons tous des erreurs. Ne pas venir en aurait été une.
Il sourit timidement en resserrant ses doigts sur les miens.
A – S’il ne restait plus d’amour, me désirerait-on encore ?
Moi – Il n’y a aucune raison que ça arrive. C’est la chose la plus sure au monde.
A – Rien n’est jamais certain pourtant.
Moi – Cependant, je ne t’oublierai pas, ni même ce rendez-vous. Et si une chose aussi impensable arrivait, alors je te raconterais pour que jamais le souvenir ne s’éteigne.
Moi – Je garderais le souvenir de ce moment intact, comme un secret partagé. Puis je laisserais cette expérience prendre racine. À tous ceux qui auront oublié ou qui n’auront pas connu l’amour, alors je soufflerais des mots pour que l’espoir grandisse en eux.
Il sort de sa poche une boite qu’il me tend. Je l’ouvre et y découvre une magnifique plume.
A – Alors, on se revoit bientôt…
#6 – Le personnage qui refuse d’être écrit
Certaines histoires veulent naître.
D’autres préfèrent rester dans l’ombre.
Il n’avait ni visage ni nom — juste une peur immense.
Dans une pièce sans décor, aucun bruit autre que celui de mon stylo tapotant un carnet vierge.
J’avais passé des heures à l’attendre, à l’appeler, à penser à ce moment.
J’avais fini par penser qu’il était trop tard, qu’il ne viendrait pas.
Au moment où je m’apprêtais à fermer mon carnet, une silhouette floue apparut devant moi.
C’est à peine si l’on pouvait en définir un contour.
Sans visage, sans voix, sans nom.
Presque une fumée, comme celle qui glisse entre les doigts.
Je lui demandais alors d’approcher.
Il ne le fit pas.
« On avait rendez-vous », lâchai-je un peu déconcerté.
« J’ai fini par croire que ce serait la page blanche. Je voulais tant t’écrire pourtant. »
Il recula – un pas suffisant pour m’échapper. Comme si mes mots l’avaient frappé de violence.
Un souffle lui échappa, laissant entendre « Je ne veux pas d’existence. Aucune histoire. Pas d’attaches. »
Je me levai et tendis la main pour essayer de l’effleurer.
Il me repoussa et je me sentis un instant me dissoudre comme de l’encre sous des larmes.
« Si tu me donnes des mots, je deviens réel. Si je suis réel, on peut me briser. »
Je compris alors.
Plus que la peur d’exister, c’était celle d’être partagé – ou pire encore, d’être ignoré.
C’est ainsi que cette série s’achève, avec celui qui s’échappe.
Si elle t’a plu, n’hésite pas à me le faire savoir en m’envoyant un mail. Peut-être y aura-t-il une nouvelle saison.
