Esluviel

Ces poèmes forment une série qui avance en silence. Fragment après fragment, comme un sentier que l’on découvre seulement en marchant.

Un chemin complexe comme un fil qui traverse l’ombre, la mémoire et la transformation. 

Que ce voyage vous touche… ou vous trouble.


Partie 1

Certaines douleurs naissent avant même que l’on sache les nommer.

Effleurant l’image de ceux qui l’ont vue naître,

Dans le vide elle dessine l’invisible des visages oubliés.

Dans son reflet, elle s’imagine les reconnaître,

Du bout des doigts elle caresse ceux qui l’ont laissée.

Elle fait de son mieux pour bien paraître,

Écrasant sur ses joues le ruisseau d’une âme condamnée.

De ses rêves, une autre vie voudrait apparaître,

Car de tous sentiments d’amour, elle se sent rejetée.

Mais dans l’ombre du néant elle les voit disparaître ;

Dans un écho, juste un prénom ils lui ont donné.

Censia

© Céline Frédière


Partie 2

C’est dans le silence que naquit son premier cri.

En silence

Ce fut dans le froid mordant, d’un foyer sans cœur,

Dans un flot de mots tranchants, qu’elle connut la douleur.

Au-delà du mépris, dans un cri écorché,

Ses pensées volées par des paroles balancées :

« Mets-la en veilleuse ! »

Dans son corps, le hurlement de murmures chuchotés.

Une déchirure persistante : bouche fermée, voix brisée.

Elle aurait encore préféré être isolée que devoir demander,

Tout lui avait été imposé, même la permission de parler.

C’était une chose curieuse que de devoir les affronter,

Alors, épuisée de désirs étouffés, elle apprit à la fermer.

© Céline Frédière


Partie 3

On oublie parfois qui l’on est, et le monde ne le remarque jamais.

Ce qui s’éteint dans l’ombre n’est jamais vraiment perdu, mais nul ne le remarque.

Grandir dans les chuchotements éteints,

De remarques, insultes et reproches étreints.

L’amnésie, telle une chaîne autour de son cou,

Dans sa propre mémoire son visage devint flou.

Telle une bête, elle brisa de ses griffes acérées,

La dernière image d’un triste miroir fissuré.

Innocemment désabusée, s’évaporant dans l’oubli,

Comme une empreinte qui s’efface sous la pluie.

Les regards passaient au travers d’elle,

Plus qu’un dessin, un destin que le chagrin scelle.

Semblable à une brume épaisse qui s’évapore,

Ne jamais trouver sa place, telle était devenue son sort.  

© Céline Frédière


Partie 4

Rien ne disparaît, tout se transforme sous la surface.

Pour la faire taire, sa peine elle noya

Lasse de ne pas exister, refuge elle chercha

Pensant échapper à tous ses traumas

Dans l’abîme noir du lac Nésurce, elle plongea

Bercée dans les profondes eaux originelles

Sa mémoire engloutie dans l’éternelle

Longs battements, ultime solitude mortelle

Doucereuse, la nuit se referma sur elle

Son âme perdue sous la surface glissa

Dans une descente silencieuse sans combat

De convulsions paisibles, sa vie se transforma

Au cœur de ses yeux, vibration, dernier éclat

© Céline Frédière


Partie 5

Là ou s’éteint la vie, la mémoire s’éveille.

La rive étincelante l’accueillait

Son corps, sur la berge, étincelait

Au fond des eaux, la lumière éveillait

Ce que la mort prenait, le lac sauvait

Et dans un souffle chaud, Censia se relevait

Devant les anciens elle se tenait

Une nouvelle flamme brillait

Gardiens des histoires oubliées, ils libéraient

Dans le lac Nésurce, quand la douleur s’engouffrait

Des abysses, de la source, une entité renaissait

© Céline Frédière


Partie 6

Dans l’abîme tranquille, la douleur devient chant.

Égarée, désorientée, elle les observa

Son nom, un ancien, près d’elle réclama

Un instant, à réfléchir elle passa

De son unique souvenir, elle lâcha :

« Veilleuse »

Ce mot, en une onde tout autour d’eux résonnait

Telle une plume, comme une caresse, il se déposait

Sur le sourire bienveillant que l’avenir lui adressait

Sans en donner les détails, une mission se proposait

Une place, un rôle essentiel, ce qu’ils lui offraient

Un serment, son instinct certain, elle accepta

Dans le fil invisible du secret, ses doigts elle glissa

À son tour, la lueur d’espoir elle protégera

Chaque mémoire, à jamais elle conservera

© Céline Frédière


Partie 7

Ce que le monde efface, la mémoire réclame.

Comme un chant dans les airs

Les anciens, en chœur, soufflèrent

« Tout comme nous tu seras sincère

Tu seras mémoire, tu seras lumière

Tu honoreras ce que l’on fait taire

Pour que leur histoire voyage à travers les ères

Tu seras celle qui écoute, qui entend et qui voit

Leur vie à qui veut l’entendre tu conteras

Pour que plus aucune existence ne soit un poids 

Du silence imposé par un monde brutal

En ce jour naquit une nouvelle flamme

Avec nous une nouvelle gardienne ancestrale

Esluviel »

© Céline Frédière

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